Le pétrichor avait un parfum nouveau
Aujourd’hui, 3 heures de désherbage. Ce n’est pas l’activité la plus relaxante, ni la plus drôle. Elle est tout au plus satisfaisante. Pourtant, dès les premiers gestes, j’ai plongé dans mon passé, quelques années en arrière.
Il y a seulement 5 ans, je ne pouvais pas imaginer que je désherberais avec aisance. La peur de faire souffrir les plantes, celle de ne pas savoir en faire pousser, de ne pas être en mesure de leur porter secours, et tant d’autres peurs dans ma relation au monde végétal, me paralysaient. Il m’est même arrivé de ne pas vouloir marcher dans l’herbe pour ne pas faire de mal aux plantes. C’est vous dire d’où je viens.
Cet après-midi pourtant, je sarclais la terre avec un geste primitif; Un geste souple, sans force, lent et précis. Un geste qui utilise la gravité pour accompagner la serfouette jusqu’en dessous des racines des herbes, puis un bref mouvement de poignet qui les soulève, les plie en avant, les déterre, mon pied qui recule d’un pas pour recommencer.
“Ça doit me venir d’un ancêtre”, ai-je pensé.
Que me dit ce geste de ma relation à la nature ? Suis-je son amie ou son ennemie ? “Tout est dans l’intention”, ai-je pensé.
Le jardin est un espace de médiation entre la Nature et moi.
Ici, est un endroit que j’emprunte à la Nature, le temps de mon passage. C’est un espace où j’apprends à la connaître et où elle apprend à reconnaître ma main, mes façons de faire, mes intentions. Un endroit depuis lequel je peux observer ce qu’elle est. Un endroit où je prends soin d’elle; où elle, en retour, m’offre l’abondance; un lieu de partage.
C’est aussi un endroit où je peux faire des erreurs, par incompréhension ou par inattention, sans que finalement elle ne m’en tienne rigueur. Un endroit où elle aussi peut se tromper en m’offrant, par exemple, ce que je n’ai pas semé.
Tant qu’il y aura cette réciprocité, nous serons amies. Mais dès lors qu’elle s’arrêterait, dès lors que je prendrais tout d’elle sans rien lui apporter ou l’inverse, nous emprunterions les chemins de l’adversité.
Alors, j’ai repensé à la sensibilité exacerbée qui m’empêchait de vivre depuis mon enfance, à cette fois-là où, par animosité, des habitants de ma résidence avaient tondu mes premières scabieuses parce que “ça ne faisait pas propre”, à mon désespoir enfantin de les avoir perdues, à ma joie impossible à contenir quand elles ont repoussé plus fortes encore, aux facettes cachées que la Nature me révélait au fil des ans, à sa puissance que je n’avais pas été en mesure de voir avant.
Reconnaître la puissance de la Nature m’autorisait désormais à sarcler avec respect, mais sans remords.
Le jardin m’enseignait à renouer avec la Nature et je pouvais maintenant transposer cet apprentissage à ma relation aux autres, à la société.
3 heures étaient passées comme un éclair.
L’arrivée inattendue de grosses gouttes de pluie m’arrêta. Au loin, quelques oiseaux volaient en rasant les toits des maisons.
Le pétrichor avait un parfum nouveau.

